La séduction vise toujours la réversibilité et l’exorcisme d’une puissance. Si la séduction est artificielle, elle est aussi sacrificielle. La mort y est en jeu, toujours il s’agit de capter ou d’immoler le désir de l’autre.
La séduction, elle, en revanche, est immortelle. La séductrice se veut immortelle, comme l’hystérique, éternellement jeune, et sans lendemain, à la stupeur de tous, étant donné le champ de désespoir et de déception où elle évolue, étant donné la cruauté de son jeu. Mais justement elle y survit parce qu’elle est hors psychologie, hors sens, hors désir. Ce qui tue les gens et les fatigue, c’est le sens qu’ils donnent à leurs actes - or la séductrice n’accorde pas de sens à ce qu’elle fait, elle ne supporte pas le poids du désir. Si même elle cherche à se donner des raisons, des motivations, coupables ou cyniques, c’est encore un piège - et son dernier piège est de solliciter l’interprétation en disant : “Dis-moi qui je suis”, alors qu’elle n’est rien, et indifférente à ce qu’elle est, immanente, immémoriale et sans histoire, et que sa puissance est justement d’être là, ironique et insaisissable, aveugle quant à son être […]
De cette forme fondamentale, de la puissance qui s’attache à la séduction et à ses règles, nulle n’a jamais été dépossédée. De leur corps, oui, de leur plaisir, de leur désir et de leurs droits, les femmes furent dépossédées. Mais de cette possibilité d’éclipse, de disparition et de transparition séductrice, et d’éclipser par là le pouvoir de leurs “maîtres”, elle furent toujours maîtresses.
“l’Effigie de la séduction”, De la séduction
Jean Baudrillard